Scolarité, privilèges et mérite

Voilà un petit moment que je n’ai pas écrit par ici… Et pourquoi pas publier cet article sur la scolarité, c’est bien d’actualité avec la rentrée…

Je suis née dans une famille cultivée (dans le sens : qui a fait des études, a un solide bagage culturel). Mes parents m’emmenaient à la bibliothèque toutes les semaines et on allait plusieurs fois par an dans des musées/châteaux, à des concerts, des spectacles de théâtre ou au cinéma. Mes parents avaient toutes les connaissances/compétences nécessaires pour m’aider dans mes devoirs. Ma mère ne travaillant pas (certes c’était un choix demandant des sacrifices mais c’était un choix possible), elle avait le temps aussi de m’aider pour les devoirs. Et elle y était attentive.

On était pas riches et ça n’a probablement pas été toujours facile mais on a toujours habité dans un logement décent, chauffé, éclairé, suffisamment spacieux, on a toujours eu l’eau et l’électricité et on a toujours mangé à notre faim.

Bref, j’ai grandi dans des conditions idéales pour bien réussir ma scolarité. J’en ai (je crois) toujours eu conscience. Sans forcément réaliser l’ampleur du privilège, l’ampleur de l’écart, l’ampleur des conséquences.

En plus, j’avais certaines facilités scolaires, ça aussi j’en avais bien conscience. Enfin pas tout de suite mais assez vite.

A plusieurs reprises, j’ai été déclarée « élève méritante » par les profs. C’était une sorte de récompense purement symbolique octroyée à 2 élèves par classe chaque année. J’étais fière évidemment, même si je n’en comprenais pas bien l’intérêt et le sens. J’avais déjà les félicitations tous les trimestres, y avait-il vraiment besoin de rajouter que j’étais une « élève méritante » ? Je prenais ça comme un titre de « meilleure élève » tout en sachant bien que ce n’était pas tout à fait ça non plus, je n’étais pas la première de la classe… Mais très clairement, ça me plaisait ce titre, ça me flattait.

Une année (je ne sais plus si c’est en 3° ou 4°) je n’ai pas reçu le titre et la prof principale est venue m’expliquer qu’elle était désolée mais qu’ils ont voulu récompenser d’autres élèves notamment T. parce que son père était mort cette année-là. C’est là que j’ai compris le titre n’était pas sensé récompenser les très bons résultats mais les efforts… Et ça m’a beaucoup interrogée et beaucoup gênée a posteriori.

Qu’est-ce que j’avais fait comme efforts particuliers ? Est-ce que vraiment j’avais fait plus d’efforts que les autres ? Pourquoi la prof avait-elle senti le besoin de venir se justifier devant moi ? J’étais dans une « classe dys » c’est à dire avec un mix d’élèves « valides » et d’élèves dyslexiques (et peut-être autres dys) et moi, dyspraxique + handicap moteur. J’ai parfois pensé que les profs m’avait donné le titre parce qu’ils considéraient que j’étais méritante d’avoir des bons résultats (meilleurs que les autres élèves dys) avec un handicap jugé plus important. J’ai aussi pensé que j’avais eu ce titre parce que certains profs m’avaient à la bonne et parce que j’avais de bons résultats « malgré mon handicap ». J’ai trouvé ça profondément injuste et ça m’a beaucoup blessée. Parce que ce qui ressortait c’était que ce prix avait récompensé pendant deux ans « les élèves aux bons résultats » alors que ce n’était pas du tout l’idée initiale. Et ça donnait raison à tous les élèves jaloux qui m’accusaient d’avoir ce titre à cause de mes bons résultats et que j’étais la favorite… Je n’en voulais pas de cette place de chouchoute, je n’avais pas besoin de cette récompense supplémentaire pour mes bons résultats, mais voilà.

Aujourd’hui encore je ne sais pas vraiment les raisons et j’en tire a peu près les mêmes conclusions (avec d’autres mots) : j’ai été récompensée pour un mérite que je n’avais pas. J’ai été récompensée alors que j’avais des privilèges que d’autres n’avaient pas (une famille aidante, présente, attentive et des facilités scolaires). Qui plus est ma famille était aussi bien là pour reconnaitre mes succès (et efforts lorsqu’il y en avait) et me féliciter ; ou encore pour me soutenir dans les échecs… Ce n’était pas le cas pour d’autres élèves (dys en particulier).

Ca me blesse tout autant et me révolte encore plus car avec le recul je vois les conséquences et le cercle vicieux. Certains ont fait de vrais efforts qui n’ont pas été vus et reconnus à leur juste valeur alors qu’ils auraient précisément eu besoin d’encouragements pour continuer sur leur lancée.

En plus cette récompense m’a enfermée dans la case de la bonne élève et favorite, elle accentué les ressentiments à mon égard, attisé les tensions et jalousies.


J’avais bien conscience de ma chance d’avoir des parents présents, disponibles, bienveillants, soutenants. En revanche, je n’avais encore jamais pensé à l’influence sur ma scolarité du privilège d’être une fille et d’être blanche. Le privilège d’être blanche dans la vie quotidienne ça oui, le « privilège global » d’être blanche évidemment j’en ai conscience ; mais les conséquences dans le système scolaire précisément – le(s) privilège(s) dans le(s) détail(s) – ça non…

Or c’est vrai que si j’avais été noire, certaines caractéristiques de mon handicap auraient sans doute été reçues bien différemment. La lenteur en particulier aurait pu être préjugée comme de la paresse ou de l’indolence (oui c’est un stéréotype raciste). Certains profs auraient pu me refuser la faveur de 10 minutes supplémentaires (ou de prendre sur leur pause déj’ pour me permettre d’avoir un semblant de 1/3 temps).


J’ai eu un gros privilège aussi : mon handicap est suffisamment léger pour que l’absence d’aménagement ne m’empêche pas de suivre ma scolarité en milieu « ordinaire ». Je n’avais pas besoin d’auxiliaire de vie scolaire donc pas de problème d’absence de celle-ci, je pouvais monter les escaliers si besoin, je pouvais lire le texte s’il n’était pas agrandi, je pouvais me débrouiller sans tiers-temps. Bien sûr, la négligence des aménagements avait un impact sur mes résultats, je n’ai pas pu donner pleine mesure de mon potentiel MAIS je n’ai eu aucune rupture dans mon cursus à cause de l’absence d’aménagement.

Mon handicap était suffisamment léger mais aussi « suffisamment lourd », suffisamment reconnu, considéré, en fait, pour que le besoin d’aménagements ne soit pas remis en cause. Ils étaient souvent ignorés par les profs, ou négligés ou oubliés, je ne sais pas quel terme correspond le mieux (je ne sais pas comment l’information circulait entre profs) MAIS tous les ans il y avait le PPS, sur lequel les aménagements étaient écrits noir sur blanc. Certes, me direz-vous, mais si tous les profs s’assoient dessus ça ne sert à rien. Oui et non. D’abord parce que pour moi c’était important d’avoir cette reconnaissance (ça m’a permis d’oser « réclamer » ce fameux tiers-temps pour mes oraux blancs par exemple ; aussi de ne pas trop me mésestimer, quand je ne finissais pas un devoir par faute de temps aussi). Ensuite parce que ça m’a permis d’avoir les aménagements nécessaires sans problème pour tous mes examens.


Je me suis rendue compte, grâce au blog, à quel point la reconnaissance du handicap dépend de la nature de celui-ci.

J’ai le « privilège » d’avoir un handicap physique adossé au handicap cognitif. Le trouble dys(praxique) seul n’aurait pas été aussi bien pris en charge (pas diagnostiqué aussi tôt et peut-être pas aussi bien aménagé).

(Et je ne parle pas des handicaps psychiques/ mentaux qui ne sont absolument pas considérés, réfléchis, inclus…) (Cet article, à l’origine de cette longue réflexion, est à lire) (toute la série est à lire, tout le blog est à lire…)

2 réflexions sur “Scolarité, privilèges et mérite

  1. Enfin j’ai un moment pour te lire, toujours intéressant de découvrir ton vécu !

    Ce truc du titre de « l’élève méritant‧e »… En fait, on devrait peut-être arrêter toutes sortes de titres et récompenses qui classent, hiérarchisent, en distinguent certain‧es qui l’ont mérité aussi oui mais en laissent tomber d’autres qui auraient besoin qu’on les encourage davantage ?
    Encourager tout le monde, en fait, peut-être pas aussi publiquement, en fonction de leurs situations et des obstacles particuliers qu’iels doivent surmonter ?

    Et sinon, je voulais faire une remarque sur l’usage du mot privilège. Que tu mets à la fin c’est vrai entre guillemets. Mais en fait, ce n’est pas un privilège que d’avoir un handicap, quel qu’il soit… ni d’être une fille d’ailleurs, même si à l’école ça veut dire qu’on est a priori considérée plus positivement par les profs – tant qu’on reste dans le rôle assigné aux filles. C’est simplement différentes formes de validismes qu’on vit, quand on a une reconnaissance de handicap officielle ou non, qu’une partie du handicap est « visible » ou non, qu’on ait plus ou moins de difficultés/besoin de soutien…

    Bref, merci pour ces partages de vécu et réflexions !

    Aimé par 1 personne

    1. Concernant « l’élève méritante », c’est selon moi une forme d’institutionalisation du besoin humain d’avoir un modèle… Mais est-il vraiment nécessaire et bénéfique d’institutionaliser si tôt ce besoin ? Je ne crois pas et je te rejoins donc qu’il serait plus intéressant d’encourager tout le monde selon ses propres moyens-forces-faiblesses…

      Concernant le « privilège » d’être handicapé.e. C’est en effet une utilisation un peu biaisée du terme (d’où l’utilisation des « … ») mais je l’utilise malgré tout car je retrouve une mécanisme proche… Je n’ai pas choisi d’avoir ce handicap là plutôt qu’un autre tout comme je n’ai pas choisi d’être blanche plutôt que noire et pourtant la société considère que c’est plus acceptable, que c’est moins dévalorisant. Bien sûr, il y a malgré tout situation de handicap et donc je suis malgré tout mise à l’écart, ce qui n’est pas le cas pour la distinction noir/blanc par exemple. Je ne compare pas les handicaps entre eux, je ne cherche pas à hierarchiser la « lourdeur » (et/ou la possibilité d’inclure) des handicaps… mais la société le fait. Pourquoi la scolarisation d’un élève ayant un handicap physique est bien moins remise en question que la scolarité d’un élève ayant un handicap mental ? Parce que les gens (valides mais pas que) ont plus de mal à imaginer l’inclusion scolaire des élèves ayant un handicap mental (et la même chose est vraie pour le monde du travail). Bref, je pars un peu dans tous les sens mais j’utilisais le mot privilège parce que j’y retrouve un mécanisme proche… (Mais je sais pas si c’est compréhensible ce que je raconte haha) En tout cas, merci pour ton commentaire, ça m’a obligée à pousser ma réflexion un peu plus loin 🙂

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