3 ans après

J’étais en train de faire du ménage dans mes brouillons, ça m’a menée toujours plus loin : 1 semaine, 2 seamines, 1 mois, … , 4 mois, …. 1 an, 2 ans et même 3 ans.

Il y a trois ans, j’ai fait une série sur mes « progrès » (ici, ici , et encore ici et , encore et enfin .) Comme toutes les séries, il y a un gros brouillon initial qui rassemble (plus ou moins) tout. Et là en le relisant, je me rends compte, qu’effectivement je n’avais pas tout publié, ma fin est restée en suspens…

Aujourd’hui, 3 ans plus tard, cette fin m’interpelle.

Pour remettre dans le contexte : après avoir fait plusieurs articles dans lesquels je racontais mes progrès (physiques pour la plupart) et disait (parfois) ma fierté. Je finissais par cette conclusion :

Physiquement je ne peux plus vraiment progresser, on est plutôt dans l’entretien mais je sais que psychologiquement il me reste encore beaucoup à faire :

  1. oser plus me lancer
  2. oser m’affirmer, ne plus avoir honte de mes envies ou de mes opinions
  3. arrêter de bloquer sur le regard des gens
  4. arrêter d’avoir peur du téléphone (oui oui )
  5. oser montrer mon affection, arrêter d’être gênée quand cela arrive (est ce que cela est possible ?) (sic)
  6. arrêter de douter de l’amitié que les gens me portent

Hé bien ça fait bizarre. Bizarre de constater que dans cette liste le seul vrai blocage restant c’est le téléphone…

Certes, je ne suis pas une fonçeuse mais j’ose me lancer, afffirmer mes goûts et mes opinions (que je connais de mieux en mieux, déjà.) Cela a avancé cet été encore, alors que j’ai fait lire mes lettres de motivation à mon père. Ou cette rentrée, alors que j’ai du réfléchir aux stages qui m’intéresseraient.

Certes, je fuis le regard plutôt que les regarder dans les yeux mais je ne fais plus une fixette là-dessus. Je m’habille beaucoup plus librement (j’ai trouvé le « style » dans lequel je suis à l’aise et je l’assume), je m’assois aussi de plus en plus librement dans les bus (même s’il y a encore une marge de progression), je suis plus tranquille pendant mes courses (même si j’ai eu une petite piqure de rappel douloureuse récemment. C’est parce que j’en ai trop fait dans la journée.)

Certes, c’est encore fragile (voir par là) mais je n’ai clairement aucun doute sur mes premières amies parisiennes, un noyau dur qui demeure. Très peu aussi sur mes amies de l’an dernier et celles qui se forgent cette année.

Quand à la gêne de montrer  son affection, je ne suis pas devenue soudainement expensive, bien sûr, ce n’est pas dans ma nature. Mais j’ose montrer mon inquiétude pour les gens que j’aime, leur dire merci ou mon admiration, etc.

Bref …

Ça fait du bien de remarquer encore une fois le chemin parcouru. Parce que même si pour chaque point j’ai émis des (petites) réserves , je sais que sous ces phrases, il y a trois ans, c’était beaucoup plus difficile.

Et tout ça en 3 ans, c’est beaucoup !

 

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Quand l’accessibilité sépare…

Marie a commencé d’en parler extrêmement bien ici. Alors que de prime abord on pourrait penser que l’accessibilité va dans le sens de l’intégration c’est bien souvent paradoxalement opposé.

L’accessibilité d’un lieu ou d’une activité se fait au prix d’une séparation et je l’ai bien souvent vécu et surtout subi. J’en ai déjà un peu parlé par-ci, par là de manière éparpillé ou entre les lignes. Aujourd’hui j’ai envie d’y consacrer un article et de continuer la réflexion. (Attention, c’est un article rempli de « peut-être », si vous y êtes allergiques il faut partir.) (Plein de « peut-être » car je ne prétends pas posséder la Vérité et que ce ne sont que des pistes de réflexion.)

Quand j’étais au collège, au lycée, je ne pouvais prendre l’ascenseur qu’avec un(e) camarade. Bien sûr ça se comprend, bien sûr c’est logique et même heureusement que c’était le cas. Oui, mais ça n’est pas sans effet sur la vie sociale, ça implique de faire un choix entre les copains, de couper la bande, de désigner implicitement un(e) favori(te). Et donc si on se pose la question que pose Marie : n’y a -t-il vraiment aucune autre solution ? Hé si : rester dans la même classe, au rez-de-chaussée. (Dans tous les collèges et lycées que j’ai connu on privilégie la salle du prof à la salle de la classe. Pour certains cours -arts plastiques, techno, physique-chimie, svt- cela se comprend, pour d’autres beaucoup moins…) Bien évidemment les deux systèmes ne sont pas exclusifs, il n’y a pas forcément une salle par classe mais -au moins- cela ne pourrait-il pas être automatique dès lors qu’il y a un élève avec des difficultés de déplacement (mal-voyant, PMR, fauteuil roulant …?) Ceci-dit cela ne doit pas enlever l’ascenseur, l’élève doit avoir la possibilité d’accéder à tous les services (CDI, cantine, administration…) Notons aussi que si tous les ascenseurs étaient entretenus, rapides et faciles d’accès la question se poserait moins (un trajet d’ascenseur pourrait presque égaler un trajet d’escalier et donc la séparation n’aurait finalement presque pas lieu.) (Tout dépend de la configuration des lieux aussi, quand l’établissement est très étendu il est intéressant de n’être que dans une salle pas pour des raisons d’ascenseur mais juste de distance à parcourir…)

Certes, ça peut sembler un petit rien, un chipotage, un caprice. C’est effectivement un petit rien, c’est effectivement du chipotage mais ce n’est pas un caprice. C’est une invitation à réfléchir. Je pense que s’il n’y avait que ça, ça passerait très bien. Sauf que c’est révélateur d’un ensemble, c’est un exemple peut-être un peu trop manichéen et caricatural, mais qui forme la partie émergée de l’iceberg, qui est rapidement parlant pour tous.

Quand j’étais au collège et lycée, la mesure d’accessibilité qui m’a fait le plus souffrir, finalement, c’était la cantine : j’allais manger en entrant par la sortie avec une copine (ça aurait pu être un copain). Je n’avais pas le droit d’attendre le reste de la bande une fois à l’intérieur à cause du manque de place. Je n’avais pas non plus le droit de les guetter de l’extérieur pour rentrer quand elles arriveraient parce que « à quoi ça sert de ne pas passer par la file si tu restes quand même à attendre debout finalement ? » (Alors déjà ça sert à éviter de se faire bousculer. Mais il est vrai qu’il restait le gros problème de la station debout prolongée très fatigante.) Je n’avais pas d’autre solution mais j’ai énormément souffert de ce système. Qui a envie de manger avec une copine seulement ? Je pense malheureusement que ce système a grandement favorisé mes amitiés « uniques » et exclusives. Comment j’aurais pu avoir une bande de copines où elles soient toutes égales alors que chaque midi on devait manger en tête-à-tête ? Bien sûr chaque midi, j’aurais pu décider de manger avec une copine différente. Sauf qu’au delà du casse-tête logistique, cela cause une contrainte à laquelle personne n’a envie de se soumettre. Une contrainte que je ne voulais / pouvais pas imposer. Comment donc construire une amitié équilibrée alors que celle qui mange avec moi chaque midi le fait au détriment de ses autres amies ? Comment ne pas finir en amitié exclusive alors que celle qui accepte de manger avec moi en duo est forcément une copine qui tient vraiment beaucoup à moi ? (Parce que clairement moi je subissais le système à cause de mon handicap, elle qu’est-ce qui la forçait sinon son amitié pour moi ?) Bref, n’y a -t-il pas d’autres solutions ? évidemment, bien sûr que si. Pourquoi personne n’a -t-il jamais pensé à proposer de mettre une chaise à la sortie pour que je puisse simplement attendre assise ? Est-il à ce point anormal de vouloir manger avec la bande entière ? Finalement je n’ai vécu ça qu’en 6° parce que par la suite j’ai tout fait pour l’éviter : en 5° et 3° j’étais externe, en 4° j’étais externe sauf un jour où j’ai fait la queue comme tout le monde -dans un escalier pentu… pas du tout dangereux ni fatigant, donc- je n’ai pas voulu recommencer l’année d’après alors que ça me privait de la chorale, mais je n’ai rien dit à personne parce que je savais que la seule réponse qui me serait donnée c’était de manger avec une copine en passant par la sortie et que je n’avais à l’époque aucune autre solution à proposer. Au lycée j’étais soit externe soit je faisais la queue comme tout le monde soit -quand j’étais seule- je passais par la sortie.

Ces deux situations d’aménagement-exclusion, c’était pendant ma scolarité… Dès ma scolarité j’ai donc appris que les seuls aménagements possibles pour que l’école me soit accessible c’était de me séparer des autres. Dès la scolarité j’ai appris que quand on est handicapé on est seul, on est un poids pour les autres, les autres me font une faveur s’ils m’acceptent. Bien sûr, le changement des aménagements à lui seul ne suffit pas, il faut aussi un gros travail de sensibilisation à la différence et à la tolérance… Mais les deux vont ensemble. D’abord parce que ça aurait une certaine valeur symbolique et exemplaire et ensuite parce que c’est une histoire de changement du regard que la société porte sur les personnes handicapées et de la place qu’on veut bien leur donner (encore une fois, je rejoins donc Marie…)

J’ai déjà dû le dire ici un certain nombre de fois, c’est un cercle vicieux. Les personnes handicapées ne peuvent pas sortir de chez elles -> cela alimente l’idée qu’une personne handicapée ne veut pas ou n’a pas besoin de sortir de chez elle -> alors pourquoi /pour qui faire des aménagements ? De même : on a des aménagements (ascenseur and co) qui séparent la personne handicapée des autres -> « oui mais regardez ça fonctionne très bien ! » (bah…il n’y a pas d’autres choix) -> « et puis de toute façon pas de problème, elle est toujours avec la même copine, comme ça c’est parfait ! » Hmmm…

Dès la scolarité, dès l’enfance on inculque aux enfants que l’enfant handicapé est à part parce qu’il a des besoins particuliers alors on ne peut pas tout faire avec lui. C’est pas aussi drôle avec lui, on est toujours obligé de l’attendre, etc.

Pour les ascenseurs, au collège et au lycée, il fallait une clé. Aujourd’hui encore dans bon nombre d’endroits, l’accès aux ascenseurs, quand ils existent, est limité. Il faut une clé ou un code ou un pass magnétique, je ne peux donc pas les utiliser quand je ne l’ai pas ; ou alors ils sont cachés et il faut les connaître pour les utiliser ; ou encore ils sont à des km et il faut comparer les bénéfices d’un ascenseur à des km et ceux d’un escalier juste là. Tout ça (la clé, la cache, l’éloignement) parce que forcément sinon, il serait utilisé par tout le monde. Mais pourquoi ne peut-on pas dès le début faire un travail de sensibilisation ? Peut-être que ça éviterait qu’une fois adultes les gens décident de prendre l’ascenseur par confort (je vous laisse aller lire ce que David raconte par là), sans se soucier des priorités logiques.  (Pourquoi l’autre jour c’est moi -avec mon handicap invisible- qui ait dû sortir de l’ascenseur parce qu’il était trop chargé et pas la dernière personne avec sa grosse valise qui a fait un forcing pour rentrer ?) (je suis sortie parce que sinon on y serait toujours.) Peut-être que ça sensibiliserait au fait qu’il n’y a pas que les personnes en fauteuil qui ne peuvent pas monter les escaliers. Même si parfois ça ne se voit pas ou peu. Peut-être que ça sensibiliserait tout doucement et simplement au handicap invisible. (Bon, évidemment, il faudrait un travail de sensibilisation pour accompagner parce que sinon « Bouh la tricheuse ! »

Conclusion 1 : Peut-être qu’une accessibilité mieux faite pourrait construire une société plus ouverte.

Conclusion 2, beaucoup plus générale, concernant le fonctionnement global de la société actuelle : peut-être qu’il faudrait arrêter de construire la société en cachant les causes possibles de délits (au sens figuré comme au sens propre) mais plutôt en éduquant à ne pas faire ce délit. Ça s’appelle la prévention en fait. La prévention par l’éducation au lieu de la prévention par l’occultation.

(J’ai encore beaucoup à dire concernant le domaine de l’accessibilité… Le sujet n’est pas près de se tarir.)

Petits bonheurs fin d’été – début d’automne…

Fin d’été début d’automne ça résume parfaitement les petits bonheurs que j’ai pu récolter ces derniers temps.

(ça fait longtemps que je n’ai pas publié de petits pas parce qu’ils sont moins présents mais juste que quand j’ai moins le temps pour écrire et beaucoup à dire… ça me semble le moins prioritaire à publier…) (J’essaie de faire semblant de faire comme si ça ne faisait pas si longtemps.. Chut m’enfin.)

Il y en a tellement, procédons par catégories. Des plus aux moins attendus.

Les petits bonheurs amicaux et gourmands.

Le repas avec A. (soupe à la betterave …hmmm), le café avec K. (ça faisait siiii longtemps et si plaisir.), la pièce de théâtre avec C. (avec l’invitation de L. !!), la Nuit Blanche avec C. et la crêperie, le chocolat avec M. Prochainement le thé avec A. et L. et le brunch.

Et les petits bonheurs gourmands tout court.

Toutes les autres crêpes mangées sur le pouce, les haricots beurre à la vapeur (c’est teeellement bon) et le riz à la vapeur encore et encore (je ne le cuit plus que comme ça, jamais raté), le boudin, le raisin, les poires, la faisselle, les quenelles… La liste est longue.

Les petits bonheurs vestimentaires.

Cette nouvelle veste, justement dont je suis tombée amoureuse… Elle trop belle, trop confortable, trop pratique ! ( Je désespérais de trouver une aussi bien que la précédente qui arrivait à la fin de sa vie… Une qui ferme avec des boutons jusqu’en haut. Une qui soit ni trop chaude ni trop légère. Une qui ait des poches –sans poches je suis toute perdue. Une qui a une couleur passe partout mais pas noire ni grise, ni blue jean –j’ai tenté mais non. Une qui ne fasse pas trop chic mais pas non plus survêt, bref un truc citadin passe partout et pratique et confortable quoi… Rien que ça… J’ai trouvééé ! Mais aussi LE poncho, un poncho trop beau, cousu amoureusement par ma maman, avec une capuche (!) C’est un de ces vêtements dans lequel je me sens bien et chic en même temps. (Je vous en reparlerai, peut-être…) Et enfin, le nouveau foulard, long, doux, chaud, et beau évidemment (quelle belle idée de perdre son foulard favori rien que pour avoir une excuse pour en acheter enfin un nouveau… En plus c’est mieux avec la nouvelle veste. Bel acte manqué.)

Les petits bonheurs culturels.

La pièce de théâtre avec C. (je me répète parce qu’au delà du plaisir d’être invitée et d’être ensemble c’était une belle pièce. Une magnifique exposition de costumes traditionnels espagnols à la Maison de Victor Hugo. Ma découverte de la bibliothèque Richelieu. (C’est beau !) Ma découverte des archives de Paris (et surtout, j’ai consulté un microfilm… TROP BIEN !), écouter France culture en direct ou en replay, lire Le Monde du Week-end (m’abonner était vraiment une bonne idée.)

Les petits bonheurs météorologiques.

Cette lumière si magnifique du soir. Sur l’immeuble en brique rouge en face de chez moi. Ou sur la Seine et le musée d’Orsay. Ou sur la Seine, le pont des Arts et l’institut de France. Ces jours encore bien ensoleillés où on peut se balader avec une simple petite veste. Ce moment où le ciel bleu revient alors qu’il a fait gris toute la journée.

Les petits bonheurs inespérés.

La rentrée de bonne augure avec des camarades super, des profs super, des cours super…. Être acceptée dans le premier stage demandé (donc le premier choix.)
Le mail de C. qui m’a fait si plaisir.

shakespeareandcoEt ce soir là aussi, alors que j’étais déjà bien crevée parce que c’était le jour des inscriptions et que pour d’obscures raisons un truc qui pourrait prendre 10 minutes a pris 3 heures. Et que j’avais déjà pas mal marché et attendu debout (ah oui, j’avais cherché LA veste et pas trouvé évidemment). Bref,  ce soir-là je voulais rentrer chez moi. Sauf que manifestation de grève. Tout (TOUT) autour de chez moi était bloqué. Il auraient dessiné un cercle autour de mon logement c’était pareil. Pas moyen de rentrer ni par métro, ni par bus, ni par taxi. Après que j’ai bien cherché dans tous les sens, j’étais encore plus crevée. Ne nous abattons pas j’ai été manger une crêpe et lire (ce livre) à la Shakespeare and Company (le seul endroit au monde où, entourée de vieux et nouveaux livres dans un vielle bicoque charmante, tu peux entendre en même temps le son d’un piano et le cliquetis d’une machine à écrire. Bref, le paradis.)

 

Pour finir (ex-aequo avec les inéspérés.) : les inclassables.

Le changement d’heure qui permet de gagner une heure sans trop savoir comment. (Certains diront une heure de sommeil moi j’ai surtout l’impression de gagner une heure « de journée »), l’eau chaude qui revient après deux jours d’absence, les articles écrits ici (parfois en ajoutant des couleurs, c’est si joli.)

 

 N’oubliez pas tous les petits détails qui font la différence.

Bonne semaine !

²

Garder le contact, il faut.

Oui, je parle comme Yoda.

Avant de lire cet article il faut absolument lire le précédent et laisser reposer au moins une dizaine de minutes pour méditer (du genre : « et moi, il n’y aurait pas une personne que j’aime dont je n’ai plus de nouvelles, je tiens à elle et je pense souvent à elle mais je ne veux pas faire le premier pas, parce que [ce qui suit est probablement une fausse bonne raison]) S’il y en a une, vous lui écrivez. Une fois cela fait, vous pouvez venir lire la suite…

Lire la suite

Garder le contact…

J’en ai déjà parlé ici plusieurs fois. Pour moi l’amitié et surtout la durabilité de celle-ci dans le temps c’est compliqué. (Si vous ne voyez pas de quoi je parle je vous laisse cliquer sur le tag amitié, il y a pléthore de lectures…) (J’en ai profité pour en relire certains… Ouah, ça fait du bien…)

C’est encore plus compliqué quand il y a de la distance géographique qui s’ajoute au temps qui passe. Et encore plus compliqué quand de la souffrance se surajoute.

(Attention cet article est assez triste, à ne pas lire si vous avez le cafard… Le plus important c’est la conclusion que je résume ici : c’est important de donner / demander des nouvelles aux gens qu’on aime même s’ils ne répondent pas. Parce que ce n’est pas forcément volontaire et qu’ils sont potentiellement très seuls, dans ce cas votre message leur fera potentiellement du bien. Même s’ils ne répondent pas. « Pas de nouvelles bonnes nouvelles », c’est vrai parfois, mais c’est surtout le meilleur moyen de se donner conscience tranquille. )

J’ai inconsciemment beaucoup réfléchi à ça cet été. Parce que, avec ma grande amie d’enfance, C., ça fait plusieurs années que c’est compliqué. C’est ma première amie d’enfance, nous nous sommes connues à la maternelle et plus quittées ensuite jusqu’au collège. Nous étions très proches. Chacune donnait à l’autre ce qu’elle avait besoin (de la douceur / de l’attention / de l’écoute / de la bonne humeur), chacune comprenait ce que voulait dire et impliquait le mot handicap, chacune n’en avait rien à faire des apparences. Aucune n’avait peur de la différence. Bref, nous nous sommes bien trouvées, nous étions les meilleures amies du monde.

Mais là dessus nous avons grandi et le temps à passé. D’un côté, elle se faisait d’autres copains et copines alors que moi j’y peinais toujours autant.  De l’autre ses parents se sont séparés alors que les miens formaient toujours un couple soudé. En plus, en grandissant, nos expériences de ce handicap ont varié : elle le vivait en tant que proche, moi en tant que directement concernée, et par ailleurs, nous avons aussi pris conscience que le mot « handicap » qui nous avait soudé recouvrait différentes réalités : moi c’était destiné à aller vers le mieux, pour son frère c’était l’extrême inverse…. Puis un  de mes proches a été a malade, nouveau changement, une souffrance en plus, à prendre en compte de part et d’autre. Nous avions chacune de plus de mal à comprendre ce que vivait l’autre. Cependant, jusqu’au collège ça a tenu bon.

En 5° j’ai déménagé à plusieurs centaines de km de là, promesses d’amitié pour la vie (qui n’en a pas fait ?) promesses de visites. Là encore, ça a tenu bon, au moyen d’une correspondance épistolaire régulière (eh oui, internet n’était pas encore si développé !) et de visites chez elle. Il y a eu des déceptions C’était très difficile pour elle de quitter sa maison, j’ai mis du temps à comprendre et  accepter que son amitié pour moi ne pouvait pas égaler/dépasser son amour pour son frère au point de dépasser cette peur. Mais j’ai laissé ça de côté et ça a tenu, encore. Je suis allée la voir et le fait est que quand je lui envoyait de longs mails en 3° et 2nde parce que je n’allais pas bien et que je n’avais que ça à faire pour occupper ma solitude, elle a toujours répondu présente.

C’est pourtant là, je crois, que l’écart a commencé à se creuser. Et c’est juste après qu’il s’est matérialisé. Au lycée, j’allais moins souvent la voir et il y a la crise d’ado qu’elle a faite et pas moi. Il y a les nouvelles copines qui font aussi cette crise d’ado. Il y a toutes les expériences que nous n’avons pas pu vivre ensemble et qui changeaient notre vision du monde. Et il y a ce fossé de souffrance qui se creusait. Ma famille allait de nouveau bien, très bien, tandis que dans la sienne ça continuait à dégringoler. Forcément, elle s’est trouvé d’autres amies plus proches géographiquement qui pouvaient mieux la comprendre et la soutenir au quotidien. Mais moi j’avais du mal à m’en détacher. Et j’étais inquiète et elle ne répondait pas à cette inquiétude.

Au bout d’un moment qu’elle me renvoyait l’image d’aller si bien, alors que moi j’avais l’impression inverse, je l’ai crue. J’ai cru que cette impression venait du fait que moi-même je n’allais pas si bien et que je faisais une sorte de transfert, comme si j’avais envie qu’elle aille mal parce que j’allais mal. Ou que j’avais envie qu’elle aille mal parce que j’avais gardé l’image d’une fille qui allait mal. Et puis j’avais aussi l’impression d’un déséquilibre : forcément dans mes longs mails de solitude je lui faisais beaucoup de confidences, je m’ouvrais beaucoup à elle, elle en face me rassurait, me consolait, mais ne faisait pas autant de confidences sur elle. C’était donc difficile pour moi de savoir comment elle allait vraiment. Parfois j’étais plus insistante, plus explicite dans mes inquiétudes, elle n’y répondait pas. Elle répondait « à côté de la plaque », au reste du mail mais pas celle-là, comme si elle n’avait jamais existé. Elle me disait je vais bien. Elle me parlait de ses voyages, de ses sorties, de ses loisirs. J’ai donc tu mes inquiétudes et décidé de lui faire confiance : elle va bien, c’est super, je me réjouis pour elle.

Et ayant de nouvelles amies moi aussi, j’ai pris de la distance, j’ai suivi son attitude, je me suis détachée. J’ai décidé que je lui donnerai autant que ce qu’elle me donnerait, pas plus, pas moins. Un mail = un mail. En fait, j’ai surtout calqué le fonctionnement de mes autres amitiés sur celle-ci. C’est une époque où je réfléchissais aux amitiés toxiques, je me rappelais cette « copine » qui m’avait vampirisée sans donner de contre-partie et j’avais l’impression que c’était la même chose quand j’écrivais de longs mails auxquels elle ne répondait qu’à moitié, voire auxquels elle ne répondait pas du tout, quand j’étais sans cesse à faire le premier pas, j’ai pensé que finalement elle ne tenait plus à moi, qu’elle avait d’autres amies et donc n’avait plus/pas besoin de moi. Dire un mail = un mail était tellement plus facile.

Je ne saurais  jamais si certaines de mes inquiétudes étaient fondées (a-t-elle eu, comme je le pense, un trouble du comportement alimentaire qui a été stoppé avant que ça ne soit trop alarmant/trop tard ?) Je ne saurais jamais si il y a vraiment une époque où elle allait bien et que je m’inquiétais dans le vide. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce n’est plus le cas. Elle donne toujours cette impression dans ses (très rares) messages mais tous les autres signaux que je reçois me disent le contraire. Elle ne sait pas où elle est, elle ne sait pas où elle va.

J’en ai parlé avec ma sœur aussi, cet été. Elle est amie avec son frère, ils se voient et s’écrivent encore de temps en temps. Mais elle aussi a du mal à savoir où placer le curseur : je m’inquiète trop / je ne donne pas assez de nouvelles. Elle aussi a du mal à redonner encore des nouvelles même si elle n’en reçoit pas. Mais parfois elle en a. Et ces rares fois lui renvoient l’image de quelqu’un et d’une famille qui ne va pas bien. De quelqu’un et d’une famille qui est isolée. Elle a l’impression que nous sommes parmi leurs rares amis. Alors elle a conclu que même si c’est dur c’est important. Important d’envoyer des nouvelles et d’en demander. Pour garder le contact, juste garder le contact. Pour dire qu’on pense à eux, parce que oui, on pense à eux. Pour qu’ils se sentent moins seuls. Pour creuser un peu moins le fossé, au moins un tout petit peu moins.

Toutefois, nous savons que la mère va très mal, elle a vu le père et le fils, qui semblent donc isolés et n’aller pas si bien, elle ne l’a pas vue elle. Peut-on généraliser ? Mais comment pourrait-elle aller bien alors que tout va mal autour ? Même si elle s’est maintenant éloignée géographiquement ça me semble difficile. Ce toutefois est une sorte de déni, en fait…

Alors maintenant que je me sens beaucoup plus stable en amitié, j’ai refait un premier pas. J’ai renvoyé un mail, j’espère recevoir un mail de réponse, mais peut-être que ça ne sera pas le cas. Tant pis, dans quelques mois, quand je penserais de nouveau fort à elle, je lui en reverrait un. Parce que de toute façon je ne pourrai pas m’empêcher de penser fort à elle et parce que ce n’est pas parce qu’elle ne répond pas que ça ne lui est pas important. Si ça se trouve elle ne sait juste pas quoi répondre, parce que le fossé s’est creusé et qu’il lui semble insurmontable et parce que quand ça va mal, parfois on a pas grand chose à dire (et tout semble plus insurmontable encore). Surtout quand on veut faire semblant. Je vais continuer de lui envoyer des mails de temps en temps et peut-être un jour j’aurais une réponse. Peut-être qu’un jour j’aurais la preuve que ça aura servi à quelque chose.

Parce que ma grande peur c’est d’apprendre qu’elle va très mal et que je n’ai pas été là, que personne n’a été là. Parce que je ne sais pas actuellement qui elle a autour d’elle. Maintenant qu’elle aussi a déménagé pour ses études, maintenant qu’elle aussi est partie de chez ses parents, qui reste-t-il de ses anciens amis ? Parle-t-elle aux nouveaux de sa famille ? Et qui peut comprendre tout ce qu’elle a vécu, ce qu’elle vit ? Peut-être qu’il y en a, mais je ne le sais pas. Je n’ai aucun signe ni dans un sens ni dans l’autre et aucun moyen de le savoir.

Ce dont ma sœur a le plus peur, c’est de ne pas  être mise au courant quand finalement ça arrivera. Parce que oui, un jour, dans pas si longtemps sûrement, quelques années tout au plus, il mourra. Il n’est pas si vieux, mais pourtant il l’est. Quand elle m’a dit ça je me suis écriée qu’il n’y avait pas de raison, que bien sûr que si. Elle le connait, je la connais, ses parents connaissent mes parents et ils ont toutes nos coordonnées. Mais au fond, moi aussi j’ai peur. Parce que si nous ne gardons pas contact, pourquoi le feraient-ils ? Parce qu’ils connaissent tous les membres de la famille et que nous avons été amis plus de 10 ans ? Parce que nous avons été parmi leurs premiers et plus fidèles amis pendant longtemps ? C’est tentant de penser comme ça. Mais tellement facile. Pourquoi ce serait à eux de faire l’effort dans un moment si difficile ? Ils auront autre chose à faire que de rechercher les coordonnées de tous leurs anciens amis ce jour-là. Alors, oui, moi aussi ça me fait peur, moi aussi j’y avais déjà pensé.

Alors certes, envoyer ces mails sans recevoir de réponse, c’est un peu coûteux, et ça fait un peu mal à chaque fois. Parce que ça renvoie en arrière ; parce que ça signifie que le fossé est toujours là, toujours aussi grand ; parce que ça veut dire que potentiellement elle va toujours aussi mal en faisant semblant ; parce que je ne sais pas l’effet que ça lui fait ; parce que je ne sais pas quoi dire vraiment. Mais au moins quand ça arrivera et qu’ils nous le diront j’aurais un peu moins mal, un peu moins de regrets. C’est un peu égoïste, c’est un peu se donner la conscience tranquille tous les 3 mois, mais au moins ça aura servi à quelque chose.  Et je continue d’espérer que ça lui fait du bien, au moins un tout petit peu.

C’est aussi tout ce que j’ai pu lire par ici qui m’a fait y réfléchir… Tous ces gens qui racontent que la maladie / la différence les a isolés. Que d’un coup il y a des tas de gens qui ne leur ont plus donné de nouvelles. Je n’ai pas envie qu’eux vivent ça, et pourtant, manifestement ils le vivent  déjà. Je n’ai pas envie de faire partie de ces gens-là. Malheureusement je ne peux pas réduire la distance géographique. Mais je peux dire que je suis là.

Alors oui, je vais continuer à envoyer ces mails, même si elle ne répond pas. Parce que c’est important de dire que je suis toujours là et pense à elle, à eux. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, c’est juste le plus grand mensonge de l’univers. Pas de nouvelles c’est juste pas nouvelles.